La Grande Vague de Kanagawa, Hokusai

Bonjour à tous ! Je vous avais promis de me concentrer sur des articles courts ; visiblement j’ai parlé trop vite. Aujourd’hui, j’aborde une thématique que je n’ai jamais traité ici : l’histoire de l’art avec mon estampe favorite. Pour que vous puissiez suivre l’analyse de manière optimale, je vous propose d’ouvrir un nouvel onglet avec l’estampe à côté de mon article. Bonne lecture !


La Grande Vague de Kanagawa a été réalisée entre 1830 et 1831 par Katsushika Hokusai. Le nom de l’estampe signifie littéralement « sous la vague au large de Kanagawa ». Elle est réalisée à partir d’une impression sur bois, avec des ajouts d’encre et de couleurs. Elle mesure 25,7 cm sur 37,9 cm. Il s’agit du format traditionnel des estampes japonaises, chuban.

Puisqu’elle a été reproduite en nombre, plusieurs lieux de culture en conservent des exemplaires comme le MoMA, le British Museum ou encore la BNF. La couleur de chacun d’entre eux peut varier à cause de leur état de conservation et de la lumière. Certains auront ainsi le ciel avec une teinte plus rosée que d’autres.

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Gravure nettoyée et retouchée pour raviver les couleurs, Bibliothèque du Congrès

Cette estampe est la plus connue de sa série intitulée Trente-Six Vues du Mont Fuji. En réalité, ce sont 46 œuvres qui composent cette série mettant à l’honneur le mont le plus célèbre du Japon. Il est représenté avec des points de vue différents, au rythme des journées et des saisons. Si les estampes varient, le mont Fuji est toutefois en majesté sur chacune d’entre elles.

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Katsushika Hokusai

Hokusai_portrait

L’artiste a vécu entre 1760 et 1849. Né de parents inconnus, il est adopté par une famille d’artisans. Son père est chargé de fabriquer des miroirs à la cour du shogun. Très rapidement, il s’intéresse à la peinture et au dessin.

Il étudie ainsi la xylographie et intègre, en 1778, l’atelier de Katsukawa Shunsho, l’un des plus grands interprètes de l’ukiyo-e.  Rapidement, Hokusai parvient à développer son idéal esthétique qu’il perfectionnera ensuite.

Il réalise aussi bien des peintures que des illustrations d’ouvrages. Ses sujets de prédilection sont ainsi des scènes de la vie quotidienne.

Lorsque son maître décède, il quitte l’atelier et connaît une période de grande pauvreté lors de laquelle il poursuit son étude des techniques picturales. La découverte du rangaku va alors influencer son travail, notamment sur la question de la perspective occidentale.

Abandonné à la naissance, il ne possède pas d’identité qui lui soit propre. A chaque nouvelle période de travail, il utilise ainsi un nouveau pseudonyme. Il en aura utilisé plus de 25 dans sa carrière.

Il est aujourd’hui l’un des artistes japonais les plus célèbres. Il laisse derrière lui une œuvre impressionnante, comprenant plus de 30 000 dessins. Il est le premier à avoir réalisé un meishoe, paysage en format horizontal panoramique. C’est également lui qui donne son nom au manga, signifiant « dessin grotesque ». Sur son lit de mort, il a déclaré « si le ciel m’avait accordé dix ans de vie, ou même cinq, j’aurais pu devenir un véritable peintre ».

Un thème récurrent

Le sujet de l’estampe n’est pas une nouveauté pour Hokusai. Il lui aura fallu toutefois plusieurs années pour parvenir à une telle réalisation. Deux œuvres sont ainsi annonciatrices de La Grande Vague. Elles ont été réalisé entre 1803 et 1805, soit près de 30 ans avant l’estampe que nous étudions.

Dans chacune d’elles, les vagues sont représentées en une matière dense et uniforme. Leur raideur et verticalité évoquent des sommets enneigés. A l’inverse, La Grande Vague est plus vivante, dynamique et agressive.

La perspective japonaise traditionnelle est utilisée pour les deux premières estampes. Le spectateur est ainsi placé en hauteur par une vue cavalière tandis que La Grande Vague l’écrase face aux éléments.

Cette perspective permet ainsi de voir le paysage à l’horizon, à peine masqué par les vagues gigantesques. Cela relativise, d’une certaine manière, la menace, d’autant que des oiseaux sont présents. La Grande Vague présente, quant à elle, pousse le spectateur à s’immerger dans le drame.

Cette tension dramatique est renforcée par le fait que les bateaux ne semblent pas capables de s’échapper des vagues. Dans les premières compositions, ils naviguent sur la crête, comme s’ils étaient sur le point d’y parvenir. Cela gêne, d’une certaine manière, la dynamique des courbes de la vague. Les compositions paraissent disparates alors que La Grande Vague présente une répartition équilibrée de l’espace.

Après avoir réalisé La Grande Vague, il reprendra la même dynamique de la vague du volcan. Il n’y a pas de bateau mais des oiseaux sont en harmonie avec les vagues.

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Kaijo no fuji, 1834

L’époque Edo

La Grande Vague a été réalisé au crépuscule de l’époque Edo (1600 – 1868). Cette période de stabilité est marquée par le sakoku. Il s’agit du nom donné à la politique isolationniste, voulue par le shogunat de la dynastie Tokugawa, à la tête du pays.

Le Japon se protège ainsi des influences extérieures et s’affirme comme puissance à part entière. Jusqu’ici, le pays était tributaire de la Chine. Le sakoku empêche également l’exploitation des ressources minérales de l’île par les nations étrangères, à l’exemple du cuivre ou de l’argent.

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Jonque chinoise, artiste inconnu, milieu XVIIème

Tandis que les chrétiens missionnaires sont expulsés, les Japonais sont condamnés à la peine de mort s’ils tentent de fuir. Les étrangers qui parviennent à accoster sur les côtes japonaises voient également leurs navires se faire détruire avant d’être expulsés à leur tour.

Les Provinces-Unies sont l’unique nation européenne autorisée à commercer avec le Japon. C’est par elles que le pays se tient informé des avancées technologiques occidentales. Cela est connu sous le terme de rangaku (études néerlandaises), qui va jouer un grand rôle dans l’élaboration de La Grande Vague.

L’Ukiyo-e

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Kitagawa Utamaro, La courtisane Takigawa de la maison Gomeirō, vers 1794-1795

La paix que connaît le Japon durant cette période de deux siècles entraîne le déclin de l’aristocratie militaire des daimyos au profit d’une bourgeoisie urbaine prospère. L’art, alors en pleine effervescence, se transforme pour répondre aux goûts de cette nouvelle clientèle. La représentation des puissants est alors délaissée au profit de l’ukiyo-e.

Littéralement, image d’un monde éphémère et flottant, ce courant artistique prend une connotation bouddhique. La doctrine repose en effet sur l’idée de l’impermanence du monde.

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Toshusai Sharaku, Otani Oniji II, 1794

Les estampes sont le résultat d’une gravure sur bois. Elles peuvent ainsi être reproduites facilement et à moindre coût. Cet art est ainsi populaire car bon marché. Dans un premier temps, les estampes sont dédiées à magnifier des scènes religieuses. A partir du XVIIème, elles tendent à représenter des sujets profanes.

Cette clientèle, en plein essor, devient friande des estampes présentant des thèmes de la vie quotidienne, simples, voire grivois avec les courtisanes de Yoshiwara, des paysages poétiques, des sumos ou encore des acteurs de kabuki.

La production de l’estampe

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Outils xylographiques (Wikimedia Commons)

Le principe de l’estampe consiste à reproduire l’œuvre d’un artiste en plusieurs exemplaires. On ignore combien de reproduction de La Grande Vague existent. Réaliser une série en nombre permet ainsi sa diffusion auprès d’une large clientèle pour une somme modeste ; généralement l’équivalent d’un bol de soupe.

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Gravure sur bois (Wikimedia Commons)

La production d’une estampe se fait par une technique d’impression xylographique chinoise, utilisée depuis le VIIème siècle. Dans un premier temps, l’artiste réalise son dessin préparatoire à l’encre de Chine, le shita-e. Un artisan grave ensuite une planche de bois (sakura ou catalpa) pour créer du relief. Le dessin original est détruit à cette étape. Un imprimeur enduit d’encre la planche. Il place ensuite une feuille de papier au-dessus et la frotte avec un baren pour que l’estampe apparaisse. La couleur est ensuite ajoutée. L’estampe peut alors être reproduite en nombre. Plusieurs personnes participent donc à sa réalisation.

Le sujet

L’estampe représente un paysage figuratif avec trois éléments : les deux vagues, les bateaux ainsi que le Mont Fuji. Grâce à la neige présente au sommet du mont, la scène peut être située en automne ou au printemps ; la cime n’est enneigée qu’entre octobre et mai.

Il est également possible de localiser la zone. Elle se trouve en effet dans la préfecture de Kanagawa. Au Nord, se trouve la baie d’Edo, future Tokyo ; le mont se trouve à 90 km à l’Ouest.

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Carte de la préfecture de Kanagawa (Google Maps)

Le ciel, très calme est en opposition directe avec la mer agitée. On remarque toutefois que l’unique nuage prend la forme de la vague et semble s’élever en écho à la grande vague. Le nuage est également situé juste au-dessus du mont. Rien ne permet de connaître l’origine exacte de la vague scélérate. On ne peut donc affirmer qu’il s’agisse d’un tsunami ou d’un typhon par exemple.

La mer est ainsi l’élément dominant de la composition. La grande vague forme une spirale parfaite donc le centre passe au milieu du dessin. Le regard est aspiré au creux de cette vague, où se déroule l’action. Elle semble être sur le point de s’écraser. Cela est accentuer avec les vrilles.

Les embruns blancs éclaboussent le centre de la composition. Ils accentuent le dynamisme de la vague tout en créant un parallélisme avec le mont. Ces gouttelettes peuvent en effet représenter également de la neige. Le Mont Fuji, est éloigné de l’action, il est un spectateur. Toutefois, il semble être sur le point d’être englouti par la vague scélérate. On remarque qu’il fait écho à la petite vague au-devant de la scène. Il paraît être bercé dans le creux de la vague, à gauche, et de la barque, à droite tandis que l’horizon grisé s’évapore à son sommet.

Dernier élément du paysage : les barques. Orientées vers le Sud-Ouest, elles reviennent très probablement à vide de la capitale. Ces trois bateaux de pêche sont des oshioki-bune. Rapides, ils sont chargés de fournir la capitale d’1 million d’habitants en denrées de base. Les barques mesurent 12 mètres de long. On peut donc estimer que la vague a une hauteur estimée entre 14 et 16 mètres.

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Maquette d’oshioki-bune (japan-wooden-model-kits-zootoyz.shop)

Il y a 8 rameurs par embarcation, tous cramponnés, tandis que les rames sont relevées. Deux passagers se trouvent également à l’avant des bateaux. Ils sont donc 30. Les barques épousent parfaitement la forme des vagues, elles ne semblent pas pouvoir échapper à cette mer déchaînée.

En haut, à gauche, se trouve le titre de l’estampe « 36 vues du Mont Fuji, au large de Kanagawa, sous la vague ». Plus à gauche, l’artiste a signé « de la brosse de Hokusai changeant son nom en Itisu ». C’est par ce nouveau pseudonyme qu’il se fera appeler ensuite.

L’espace

Le paysage est divisé en deux plans. Au premier plan, se trouvent deux vagues. L’une d’elle occupe la moitié de la composition. Les vagues emportent avec elles trois bateaux de transport de marchandise. La plus petite vague répond au Mont-Fuji, situé à l’arrière-plan.

Celui-ci est réduit par la perspective. Il est toutefois le sujet véritable de la composition, le point focal de l’image. Point culminant du Japon avec ses 3 776 mètres de haut, il semble minuscule sur l’estampe. Cet effet de perspective n’aurait pas été permis sans l’influence occidentale.

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Perspective japonaise traditionnelle (paysage de l’École Tosa, attribuée à Tosa Mitsuoki), XVIIème siècle

En effet, au Japon, il n’y en a pas. Traditionnellement, la taille des sujets dépend de leur importance. On peut ainsi imaginer qu’un regard japonais contemporain de l’estampe a dû être saisi par le contraste et la distance entre la vague et le mont. La vague semble en effet être sur le point de s’écraser et d’emporter avec elle la perspective au fond de laquelle se trouve le Fuji.

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Shiba Kokan, Rencontre entre le Japon, la Chine et l’Occident, fin XVIIIème

 

La technique de la perspective a ainsi été diffusée au Japon par les rangaku. Nous l’avons vu, les Hollandais sont les seuls occidentaux autorisés à commercer avec le pays par le port de Nagasaki. Ils ont apporté avec eux ce savoir qui a influencé certains artistes japonais, à commencer par Shiba Kokan.

Celui-ci admire l’art occidental et reproduit des peintures à l’huile. Plus tard, il ira même jusqu’à considérer la représentation japonaise traditionnelle de la nature comme inutile. On ignore si Hokusai a rencontré Kokan ; il est toutefois indéniable de dire que ce dernier ait influencé l’artiste de La Grande Vague.

Outre ces éléments, la composition générale se caractérise par sa simplicité. L’œuvre est en effet épurée de détails superflus.

Les couleurs

L’estampe propose une palette restreinte. Trois pigments sont utilisés. L’encre de Chine, allant du noir au gris, représente l’horizon nuageux. Le jaune est utilisé pour le ciel ainsi que pour les barques. Enfin, le bleu de Prusse, envahit la composition.

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Bleu de Prusse (Wikimedia Commons)

Là encore, l’influence occidentale a été nécessaire pour parvenir à ce résultat car le bleu de Prusse a été importé par les Hollandais. Il a été inventé au début du XVIIIème au cœur de l’empire prussien. Bon marché, il offre une grande diversité tonale que l’on retrouve à travers l’œuvre. Il donne ainsi une profondeur certaine à l’estampe. Le bleu de Prusse permet également d’offrir une couleur qui ne se dégrade pas trop rapidement à la lumière.

On remarque d’ailleurs que le bleu de Prusse sert de base au Mont Fuji. Il est ainsi de la même couleur que les vagues : il participe à l’élément marin. Mieux, l’élément marin répond à l’élément terrien dans un souci d’uniformité.

Chaque élément de la composition est d’ailleurs souligné, délimité, par le bleu de Prusse. Il met ainsi en avant, malgré la distance, le mont tandis qu’il permet de rendre les vagues encore plus impressionnantes, notamment au niveau du ciel.

Celui-ci est d’ailleurs dégagé, dans un ton jaune. L’unique nuage, blanc-rosé, est éclairé par le soleil du matin et apporte, de ce fait, un équilibre dans la composition. Ce choix de couleurs est fait au nom de la complémentarité. Le bleu s’impose ainsi au jaune. La symétrie de l’image est donc quasi parfaite tant par les formes que par les couleurs. Il est même possible de dire que cette opposition complémentaire renvoie au yin et yang.

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La vague est réduite à deux formes symétriques qui s’assemblent comme le yin et le yang

La lumière

La composition est très éclairée. On ne peut pas distinguer de source de lumière précise. L’extrême blancheur du sommet des vagues accentue cette luminosité. Elle répond d’ailleurs à celle de la neige présente à la pointe du Fuji. L’horizon grisé permet également de faire ressortir le mont. Le nuage illumine le sommet central de la toile.

Le rapport au spectateur

La composition générale se caractérise par une grande simplicité. L’œuvre est en effet épurée de détails qui pourraient divertir le spectateur. L’estampe décrit une scène quotidienne au large d’Edo.

Si la tension se veut dramatique avec des hommes impuissants face à une nature déchaînée, ce n’est toutefois pas le sentiment qui se dégage de la scène. Les rameurs ne semblent pas effrayés, peut-être sont-ils habitués à traverser une mer agitée.

L’arrière-plan, mais aussi le ciel, apportent une sérénité qui peut également s’appliquer aux personnages. Le spectateur n’a ainsi pas l’impression d’assister à une catastrophe, contrairement au Radeau de la Méduse, à titre de comparaison.

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Jean-Louis Géricault, Le Radeau de la Méduse, 1818 – 1819, Louvre

Symbolique

Alors que la composition est simple, elle est toutefois riche de symboles. L’un des premiers éléments que l’on peut remarquer est la forme donnée à l’écume. Vrillée, elle ressemble plus à une main monstrueuse qu’à une de la mousse vaporeuse.

Hokusai est un maître japonais du fantastique. Les vagues peuvent rappeler certaines œuvres de l’artiste, à commencer par le dragon qui peut être associé à la vague. Celle-ci peut d’ailleurs représenter un fantôme, voire la mort, perchée au-dessus des marins condamnés. La vague dresse ainsi ses bras comme le ferait une pieuvre. Cet animal est d’ailleurs un sujet que Hokusai dessine fréquemment.

On peut également remarquer que les courbes de l’écume engendrent d’autres courbes qui se divisent par de petites sous-vagues, répétant à leur tour l’image de la vague-mère. Cette décomposition en fractale peut illustrer l’infini.

Le travail de profondeur en spirale répond ainsi au fort contraste entre les deux plans. Deux grandes masses occupent l’espace alors que le fond est vide. Cela représente une nouvelle fois le yin et yang. Les rameurs, et plus globalement, l’Homme, doivent ainsi se débattre entre les deux. Il s’agit d’une allusion au taoïsme, au bouddhisme : les choses fabriquées par l’Homme sont éphémères tandis que la nature est toute puissante. La vague devient ainsi le symbole du déchaînement de la nature.

Toutefois, comme nous l’avons vu, le caractère catastrophique de la scène est désamorcé par l’unicité des éléments. La vie liquide se marie à la solidité du mont, qui semble, lui, éternel. On peut trouver cette démarche bouddhique dans les 100 vues du Mont Fuji de Hokusai :

« Depuis l’âge de six ans, j’ai pris l’habitude de dessiner ma vie. À partir de cinquante ans, j’ai commencé à produire une quantité notable d’œuvres d’art, mais rien de ce que j’ai fait avant mes soixante-dix ans ne méritait l’attention. À soixante-treize ans, j’ai commencé à comprendre les structures des oiseaux et des bêtes, des insectes et des poissons, et la façon dont les plantes poussent. Si je poursuis mes efforts, je les comprendrai sûrement mieux à l’âge où j’aurai quatre-vingt ans, pour qu’à quatre-vingt-dix ans je pénètre leur nature essentielle. À cent ans, j’espère avoir une compréhension divine de ces éléments, pour atteindre à cent dix ans le stade auquel chaque point et chaque trait que je peindrai seront vivants. »

Le véritable sujet de l’estampe est le mont. Depuis plusieurs siècles, il est l’objet d’une vénération populaire. Il fascine par sa symétrie parfaite. Sa taille lui fait également dominer le paysage alentour. Selon les croyances, il abriterait des démons, les kamis. L’éditeur de Hokusai fait d’ailleurs partie de la secte fujiko, selon laquelle le mont aurait une âme. Il est également réputé pour détenir le secret de l’immortalité. Peut-être que représenter le Fuji est une quête d’immortalité artistique.

Une autre interprétation consiste à symboliser la mer comme porteuse d’un danger extérieur. En plein sakoku, elle pourrait être l’allégorie d’un pays voulant s’attaquer au Japon. Rien ne permet toutefois de confirmer cette hypothèse.

Interprétation

Pour comprendre l’estampe, un élément doit être pris en compte : le sens de lecture. Il n’est pas le même pour les Occidentaux que pour les Japonais. En effet, leur écriture se lit de haut en bas et de droite à gauche. De ce fait, pour un Occidental, les pêcheurs se dirigent vers la droite de l’estampe pour fuir les vagues.

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Estampe inversée

Pour un Japonais, c’est l’inverse. Ils viennent de la droite et partent vers la gauche. Au lieu de fuir, ils se jettent donc à l’intérieur. On peut d’ailleurs voir la proue orientée à gauche sur le bateau barrant le mont. Avec ce sens de lecture, la scène est encore plus dangereuse. Toutefois, les bateaux semblent être pris dans la dynamique des vagues. Ils ne semblent pas s’y heurter. Il est même possible de dire qu’ils épousent leur forme.

L’objectif de Hokusai reste toutefois de représenter la nature telle qu’elle est, selon la définition de l’ukiyo-e. Il fixe par l’image un moment bref. Il est possible d’associer cela à un haïku en poésie.

Les 46 estampes de la série dédiée au mont Fuji capte ainsi un instant particulier, mais éphémère du volcan, au fil des saisons et des activités anthropiques.

Une œuvre mondialisée incontournable

Hokusai est l’un des premiers à faire la synthèse entre l’ukiyo-e et les techniques occidentales. Nous l’avons vu, l’œuvre n’aurait pas pu être réalisée sans ce savoir étranger par la perspective et le bleu de Prusse.

Si c’est une œuvre est aussi célèbre, c’est probablement parce qu’elle joue un grand rôle dans la mondialisation du Japon. Le sakoku prend fin à partir de la convention de Kanagawa. Par celle-ci, le commodore Matthew Perry, représentant des Etats-Unis, impose un traité ouvrant le pays à la colonisation. L’ère Edo laisse ainsi place à l’ère Meiji, amorçant un esprit colonisateur du Japon.

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Délégation japonaise lors de l’Exposition Universelle (Wikimedia Commons)

En 1867, il participe à l’exposition universelle de Paris où il présente de nombreuses estampes. Les Européens sont alors conquis par ce style. Parmi les plus fascinés d’entre eux, on retrouve Monet ou Van Gogh, entre autres impressionnistes. On peut d’ailleurs voir dans La Nuit Etoilée les vrilles et le bleu profond de La Grande Vague.

Claude Debussy, inspiré par l’estampe, réalise La Mer. La couverture de l’édition de 1905 est d’ailleurs une reproduction de La Grande Vague. Rainer Maria Rilke réalise le poème der Berg en hommage à l’œuvre. Peu à peu, le japonisme se répand jusqu’à la fin du XIXème.

Richard Lane explique « des Occidentaux, mis pour la première fois en présence d’œuvres japonaises, seront tentés de choisir ces deux derniers artistes (Hokusai et Hiroshige) comme représentant l’apogée de l’art du Japon, sans se rendre compte que ce qu’ils admirent le plus est justement cette parenté cachée avec la tradition occidentale qu’ils sentent confusément ».

On ne peut nier une fascination occidentale pour le Japon depuis plusieurs siècles. Pendant longtemps, l’une des rares traces écrites évoquant le pays est Le Livre des Merveilles de Marco Polo, écrit au XIIIème. Il y décrit longuement le Cipango (Japon), comme un pays merveilleux. Selon lui, les toitures seraient en effet recouvertes d’or.

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Illustration du Livre des Merveilles représentant Cipango (BNF)

Aujourd’hui, les historiens sont sceptiques quant au voyage de Polo au Japon. Il est plus probable qu’il ait entendu parler du Japon sans y aller, d’autant qu’il est réputé pour exagérer ses témoignages. Toutefois, le Cipango reste ancré dans les esprits. L’une des raisons ayant poussé Chritophe Colomb à entreprendre son voyage était justement de redécouvrir cette terre mythique.

Encore aujourd’hui, La Grande Vague est considérée comme l’estampe la plus célèbre. Roy Lichtenstein s’en est largement inspirée pour Drowning Girl avec les formes crochues des vagues pour représenter les cheveux, sans oublier leur couleur bleue virant au violet. Au quotidien, on peut d’ailleurs voir l’estampe sans même s’en rendre compte. Elle a été reprise pour le logo de Quicksilver tandis qu’un emoji lui est dédié.

Dans Initiation au dessin abrégé, en 1812, Hokusai écrit « toutes les formes ont leurs propres dimensions que nous devons respecter […] il ne faut pas oublier que ces choses appartiennent à un univers dont nous ne devons pas briser l’harmonie ». Le pari est réussi pour cette œuvre incontournable, synthèse parfaite entre l’esprit japonais et les techniques artistiques occidentales.


Image de couverture : Hokusai, La Grande Vague, 1830 / 1831, MoMA

Sources :

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